FORT BARRAUX
depuis 1597     

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LES INGÉNIEURS DE FORT-BARRAUX

PRÉAMBULE
Le verrou du Haut-Grésivaudan, Fort-Barraux, est aujourd'hui considéré comme un monument du Pré-Carré de Vauban, ce qui n'est qu'une demi-vérité. En effet, lorsque le Commissaire aux fortifications de Louis XIV l'a inspecté, en 1692 et en 1700, avant de le faire profondément modifier et de lui imprimer sa marque, le fort était déjà centenaire et plusieurs ingénieurs lui avaient déjà, au fil des années, consacré leur savoir-faire. D'autre part, on ne peut passer sous silence les transformations qui ont été opérées au début du XIXe siècle, d'autant qu'elles n'ont pas bouleversé l'unité et l'harmonie qu'il avait réussi à donner à ce site exceptionnel.

LA FIN DU XVI SIÈCLE


Le premier hommage doit être rendu à celui qui a construit Fort Barraux, en 1597: le Piémontais Ercole Negro.
Né en 1541 à Centallo, près de Cuneo, il connaîtra un parcours tourmenté, comme tous les ingénieurs militaires de cette époque, dont le plus célèbre reste sans doute Léonard de Vinci.
Tour à tour au service d'un prince, puis de son adversaire, ces constructeurs sont aussi des stratèges et des hommes de guerre, tantôt défenseurs et tantôt attaquants et c'est sans trop d'états d'âme qu'ils passent d'un camp à l'autre. Connaissant, pour l'avoir construite ou mo­difiée, les faiblesses d'une place, ils sont constamment confrontés à des problèmes moraux et parfois considérés comme des traîtres. Par ailleurs, aux rivalités entre les souverains et aux incertitudes à propos du tracé des frontières s'ajoutent, en ce temps-là, les affrontements religieux.
Compte tenu de tous ces éléments, l'existence d'Ercole Negro sera particulièrement mouvementée, et d'autant plus que comme ses confrères, il présente différentes facet­tes : en effet « riche de beaucoup d'art, il a été notaire, arpenteur, architecte et peintre et en tous ces arts bien intelligent ».
Il est d'abord au service du seigneur de Bolliers à la Tour d'Algues, puis à celui de Lesdiguières, protestant, pour lequel, devant la menace de l'armée du duc de Mayenne, qui vient de prendre Beauvoir, il fortifie Sampeyre, puis Gap et La Mure. A ce moment, Ercole trahit et, après avoir livré les secrets défensifs de cette dernière place, il passe au service de l'ennemi catholique... Lesdiguières poursuit cependant la fortification de Gap et de Livron... que Mayenne va faire détruire. Lesdiguières reprend Gap en 1588 et le fait reconstruire comme à l'origine, ce qui est un hommage à Ercole.
En 1582, celui-ci avait construit la citadelle triangulaire de Valence et présenté au roi, en 1585, un projet pour les fortifications de Toulon, qui ne sera réalisé qu'en 1589; lorsque l'ingénieur sera passé au service de la Maison de Savoie. En 1586, il participe au siège de Castillon-de-Guyenne par le duc de  Mayenne. Il livre ensuite plusieurs dessins ou projets pour Saint-Maixent, Angers, Belle-Ile, la citadelle de Nantes, celle de Saintes et celle de Dieppe. Il se rend ensuite en Bourgogne où il étudie des lignes de défense et où il exécute le projet du collège des Jésuites de Dijon.
En 1588, après la prise du Marquizat de Saluce d'ont il est originaire, Ercole Negro passe au service de la Maison de Savoie et obtient le fief de Sanfront. Ce n'est qu'en 1622 qu'il en aura le titre de comte.
Il retourne à Sampeyre où il construit un fort en terre battue. En 1589, il est à Genève, « pour défendre les terres de Chiablese, tombées dans les mains des Calvinistes, et près de Songy, il construit le fort de Sainte-Catherine, ainsi nommé en l'honneur de la duchesse de Savoie ». En 1590, devant la menace des armées de Lesdiguières, il fortifie Demonte, où il construit le fort de la Consolata, Cuneo, Centallo, dont il reconsidère le château : Castel Del­fino. « Pendant toute l'année 1590, Negro restera à Barcelonnette.
A partir du 1er septembre 1591 et pour quelques années, Sanfront est ensuite impliqué avec les troupes ducales dans la campagne militaire de Provence. En 1592, Negro se trouve à Antibes et deux ans après à Entrevaux ». Il dessine « les relevés des lieux et les développements des batailles », notamment « la zone des salins d'Hyères, avec Brégançon et l'île de Porquerolles ». Dans la même région, il représente La Napoule, Berre, Seillans, Cannes et enfin Marseille, dont la vue dessinée constitue sans doute le chef-d'oeuvre de l'artiste.
En 1594, il assiste à la prise de Bricherasio, « où Lesdiguières avait construit une nouvelle forteresse deux ans avant » et, en 1595, il est à Exilles. En 1597, il visite le fort de Charbonnière à Aiguebelle. « Ce fort était important, car il surveillait le col vers la Maurienne et la Tarentaise ».
C'est à cette époque que Charles-Emmanuel fait construire Fort-Barraux par Ercole Negro, pour servir d'avant-poste à la forteresse de Montmélian, mais aussi pour provoquer Lesdiguières et Henri IV. Trois dessins témoignent des projets de l'ingénieur ; deux ont un caractère stratégique : on y voit le fort terminé, dans son environnement paysager, entouré des villages et des monuments voisins. Les mouvements de troupes sont indiqués, ainsi que le détail des unités et de leurs commandants. La troisième vue est un plan rapproché en relief. Selon Carlo Morello, élève de Negro, la forteresse de Barraux a constitué le chef-d’œuvre architectural de son maître.
Cependant, en mars 1598, comme il l'avait annoncé, Lesdiguières prend Fort-Barraux et va en retourner les défenses contre la Savoie. De ce fait, un an plus tard, Ercole Negro va devoir renforcer la place de Montmélian.

C'est en 1600 qu'il est nommé pour la première fois gouverneur de Savigliano et quatre ans plus tard, il devient Grand Maître de l'artillerie ducale. Pendant cette période, il fortifie Savigliano et Nice, mais ses activités se diversifient depuis quelque temps : c'est ainsi qu'en 1596, il avait «fait un projet pour le sanctuaire de Vicoforte, près de Mondovi. Deux ans après, à Chambéry, il s'était occupé de travaux routiers ». « En 1608, il construit à Cuneo l'église de la Madonna dell'Olmo ». « En 1609, Charles-Emmanuel confie à Negro l'une des plus prestigieuses charges de sa carrière : l'agrandissement vers le Pô de la ville de Turin ». Cependant, des opérations militaires, notamment contre les Espagnols, l'obligent à retarder ce projet ; il défend Ivrea, puis Vercelli. « En 1618, il est encore actif pour la fortification de Santhia ». Il est âgé de 77 ans, ce qui ne l'empêche pas de se consacrer maintenant aux chantiers de Turin. Cette entreprise sera malheureusement poursuivie par un autre ingénieur « qui modifie le projet de mauvaise manière ».
Note : Ce texte est une adaptation et un condensé d'une communication de Mme Micaela Viglino Davico, professeur d'histoire de l'architecture à l'Ecole polytechnique de Turin, responsable du département Casacitta, membre du conseil du Centre des Etudes et des recherches historiques sur l'architecture militaire de la région Piémont.
Cette communication : « Hercole Negro, comte de Sanfronte, un ingénieur militaire au service de la France et du duché de la Maison de Savoie » constitue un chapitre dulivre « Vauban et ses successeurs dans les ports du Ponant et du Levant : Brest et Toulon », publié par l'association Vauban (mai 2000). Tous les passages en italique dans le texte en sont extraits.
D'autre part, si vous voulez en savoir davantage sur l'œuvre d'Ercole Negro en France, nous vous conseillons de lire le texte de la conférence donnée à Turin le 4 juin 1969 par le Révérend-Père François de Dainville, Directeur d'Etudes à l'Ecole pratique des hautes études à la Sorbonne, Paris.

ERCOLE NEGRO, L’ARTISTE.

Les dessins d'Ercole Negro sont exécutés à la plume et à l'encre noire. La couleur est absente des œuvres qu'il nous a laissées.
De quoi s'agit-il ? Ce sont essentiellement des projets architecturaux, le plus souvent destinés à améliorer la défense des villes. Ils se présentent un peu à la manière de nos actuelles photographies aériennes et permettent une vision globale des sites. De ce fait, ils se prêtent de façon remarquable à la stratégie.
Voici ce qu'en dit Mme Micaela Viglino Davico :
« Ercole Negro est aussi un excellent dessinateur de structures et de lieux fortifiés. Ses dessins sont de qualité graphique exceptionnelle, très personnelle, réalisés avec une vraie main d'artiste ».
« Leur présentation est sous la forme d'une axonométrie cavalière, sur plans à axes orthogonaux ».
En fait, l'ingénieur-artiste est confronté à des obligations contradictoires.
D'une part, il doit être immédiatement compris de tous. Son dessin sera donc descriptif et il mettra en valeur les éléments les plus utiles à une utilisation ultérieure. La représentation des trois dimensions sera claire et descriptive, même si la perspective réelle doit en souffrir. La mise en ombre, simplifiée, n'aura qu'un but pragmatique : faire mieux appréhender les volumes. Si Ercole utilise les ombres propres, par contre, il fait disparaître les ombres portées ; le soleil est généralement situé à gauche, ni trop haut, ni trop bas. D'autre part, les éléments complexes seront mis en valeur par de grandes surfaces vides qui ne sont pourtant pas ennuyeuses.
Les éléments naturels sont souvent traités de façon symbolique, et tant pis pour la variété. Les chaînes montagneuses ne sont que des taupinières à peine différenciées, les buissons, les haies et les arbres sont alignés de façon militaire ; l'eau des rivières et des mers présente des ondulations systématiques et décoratives : l'essentiel est d'être tout de suite compris.
Où se cache donc l'artiste ?
Dans la composition, d'abord. Quelles que soient les exigences de son travail, Ercole donne à chacune de ses œuvres un équilibre remarquable entre les pleins et les vides, les lumières et les ombres. Les grandes lignes sont affirmées avec force et structurent l'ensemble comme la charpente d'un bâtiment.
Dans l'habileté manuelle aussi. La formation artistique d'Ercole s'exprime de façon évidente dans chacune de ses œuvres dessinées et il nous fait partager le plaisir qu'il a eu à les réaliser.
D'autre part, l'absence des personnages sur ses plans-reliefs, due évidemment à la grande échelle des représentations, mais aussi au refus du pittoresque, a dû probablement peser à Ercole, et il se rattrapera dans d'autres dessins, qui nous montrent des ouvriers du bâtiment au travail sur des places fortes en construction, et c'est un autre aspect de son talent qui nous est révélé. Les scènes sont variées, vivantes, parfois cocasses, et nous quittons pour un moment l'image de l'ingénieur militaire pour une autre, plus familière, qui est celle de la vie quotidienne.

Philippe BONNET

Note : On s'étonnera peut-être de l'importance que nous avons accordée dans ces pages à Ercole Negro. Elle trouve sa justification dans la chance que nous avons rencontrée de rassembler une importante iconographie sur un architecte qui nous a semblé trop peu connu au regard de l'abondance et de la qualité de son œuvre, notamment sur le territoire français. Qu'on veuille bien nous pardonner ce déséquilibre.

LES INGÉNIEURS D'HENRI IV ET LOUIS XIII

Le peu que l'on sait de Raymond de Bonnefons, « ingénieur pour le roy en Provence, Dauphiné et Bresse » en 1600, c'est qu'il fut le maître de Jean de Beins et qu'il mourut accidentellement en 1607. Son fils Jean lui succéda en 1607 comme « ingénieur du roi » en Provence.
Quant à Jean de Beins, il est beaucoup plus connu. Ingénieur militaire, il sera, comme Ercole Negro, aussi sollicité pour l'attaque des places que pour leur défense.
Laissons J. Buisseret nous en dire davantage : « Fils de Nicolas Beins, « notable bourgeois » de Paris, il devint arquebusier à cheval et suivit le sieur d'Entragues aux sièges de Paris, Chartres, Dreux et Rouen au cours des années 1589-1594. Le royaume pacifié, Jean Beins, « qui s'était estudié aux mathématiques et rendu capable de la science des fortifications et de la géographye... », fut envoyé pour travailler aux fortifications en Dauphiné sous l'égide du puissant gouverneur François de Bonne, duc de Lesdiguières... ». Après la mort de son maître, Raymond de Bonnefons, « il fut nommé géographe et ingénieur du roi en Dauphiné... ». « 11 fut anobli en mars 1610, et pendant le règne de Louis XIII prit une part importante aux guerres sur la frontière italienne ».
« Dès 1601, on travaillait en Dauphiné au Fort Barraux, à Exilles et à Bourg. En décembre 1602, le sieur de A forges, gouverneur du Fort-Barraux, écrivit au roi pour lui faire savoir que de Bonnefons allait bientôt visiter la place et, en 1604, ce dernier rédigea un rapport qui décrit les travaux étendus qui y ont été achevés. Comme le dit le duc de Lesdiguières en juillet 1604, « ... nous faisons fort travailler à Exilles et à Barrault ; le revestement de cette dernière place paroist fort... ». Le Fort Barraux recevait toujours 34.000 Livres par an en 1609, ce qui le rendit peut-être la place forte la plus importante du Dauphiné. Le plan de Jean de Beins (qui dirigeait alors les travaux depuis 1607) nous montre les orillons archaïques dont les bastions furent munis à l'origine ». Un autre plan nous montre la transformation
opérée par Jean de Beins : les flancs des bastions « Roy », « Dauphin » et « Lesdiguières » sont maintenant perpendiculaires à la courtine. « Le travail de Raymond de Bonnefons devint rapidement insuffisant, ainsi que nous l'apprend un rapport rédigé vers 1623, qui aboutit à la conclusion radicale que « pour faire quelque chose de bon de Barraux, il faudrait le refondre ».
Ajoutons qu'à Barraux, Jean de Beins n'a pas limité ses interventions au dessin des bastions. L'ennemi étant maintenant savoyard, il convenait de renforcer le front nord de la place. Il a donc imaginé de protéger la demi-lune de Savoie par un « bonnet-de-prêtre », qui ne sera jamais construit. Par contre, l'ingénieur Camus agrandira la demi-lune. En outre, il était plus prudent de déplacer l'entrée du fort : elle sera maintenant située dans l'épaule du bastion du roi, dissimulée par l'orillon, et ce n'est qu'en 1689, avant la première visite de Vauban, que l'ingénieur Hue de Langrune lui trouvera un emplacement définitif, au centre de la courtine d'un front de Barraux qu'il va remodeler de façon spectaculaire.
Mais pour l'instant, ce n'est pas de ce côté que Jean de Beins va imprimer sa marque.
Il va reconsidérer d'abord le front de Grenoble, dont la réputation de fragilité datait de 1598: en effet, la prise du fort par Lesdiguières l'avait démontré, l'escalade du rempart sud ne présentait pas assez de difficultés. Notre architecte va donc opposer à l'attaquant un premier obstacle, sous la forme d'un ouvrage de faible hauteur défendu par des fantassins : les bas-forts. C'est encore Camus, vers 1639, qui complétera ce rempart en redessinant son profil : celui-ci se compose maintenant de deux bastions encadrant une courtine, ce qui permet des tirs de flanquement.
Mais c'est le front de l'Isère qui va faire l'objet des efforts les plus frappants de Jean de Beins. L'un des défauts de Fort-Barraux, dus malheureusement à la forme du replat sur lequel il est situé, c'est son étroitesse. Notre architecte va gagner de l'espace sur le front oriental. La place va donc s'élargir, surtout vers Grenoble et vers le fleuve, et se rapprocher du plan rectangulaire, ce qui va permettre d'une part de faciliter les mouvements des troupes, mais aussi de construire plus à l'aise un important bâtiment, le seul qui reste de cette époque : l'Hôtel du Gouverneur.
Nous avons cité l'ingénieur Camus, dont nous savons peu de choses et qui, malheureusement, n'a pas laissé de plans, contrairement à ses prédécesseurs et successeurs. Nous savons par contre, grâce à un document unique, une lettre, qu'il a joué un rôle considérable dans l'évolution architecturale de Fort-Barraux. Vers 1639, il fait élargir et approfondir les fossés, rehausser la contrescarpe, élargir le chemin couvert et, d'une façon générale, repense toutes les dimensions des avancées. Il prévoit deux demi-lunes sur le front de Barraux et deux sur le front de l'Isère. Comme nous l'avons vu, il fait agrandir la demi-lune de Savoie et remodèle les bas-forts. En outre, il se préoccupe, comme Vauban dans quelques années, de l'organisation et de la rationalisation des problèmes quotidiens du fort. Il propose de construire « un magasin pour les armes et d'autres pour les poudres et munitions de guerre » et choisit des emplacements pour le magasin des vivres, les moulins et le four ainsi que la chapelle, qu'il voudrait voir près du front de Savoie.

LES INGÉNIEURS DE LOUIS XIV

Nous avons également cité Hue de Langrune, Directeur des fortifications du Dauphiné. Il travaille à Fort-Barraux en 1689 et, trois ans avant la première visite de Vauban, il effectue déjà des modifications importantes dans la place. Il remodèle complètement le front de Barraux en détachant le bastion central, qui devient une demi-lune, couverte par une lunette. La porte du fort sera désormais située au centre de ce front. Les deux demi-courtines latérales sont rectifiées. D'autre part, il fait disparaître les orillons des bastions du front de l'Isère, remodèle les places d'armes et les chemins couverts et dote ceux-ci de traverses et de chicanes. Il fait construire la petite poudrière (qui sera très critiquée par Vauban) et crée pour le major un logement qui sera l'amorce de la caserne 28. Le reste de cette caserne sera réalisé peu après.

Vauban (Sébastien Le Prestre, marquis de Vauban).

Les instructions de Vauban, qui datent de 1692 et qui ont fait l'objet d'une addition en 1700, sont bien connues. Elles portent sur les fortifications et sur les bâtiments.
Pour les premières, et si l'on en croit à la fois le texte et les plans, Vauban fait construire les lunettes (13) et (14) sur le front de l'Isère, à l'endroit des vastes places d'armes aménagées par Hue de Langrune ; ainsi l'ensemble du front sera couvert de façon satisfaisante. Il demande de rehausser les angles flanqués de tous les ouvrages. Il fait approfondir les fossés, rétrécir les chemins couverts à deux toises et remodeler l'ensemble de la fortification en repensant les interférences de tous les éléments.
Sur le front de Grenoble, il fait construire une petite tenaille entre les bastions des bas-forts et il jette les bases de la redoute (34), prélude à l'élaboration d'un système plus vaste de « pièces détachées » qui sera l'une des obsessions des ingénieurs du fort au XVIIIe siècle. Il ordonne la réalisation de deux petites fausses-braies sur les fronts (6)(5) et (5)(7) et d'une petite tenaille sur le front de Savoie. Du même côté, il définit une meilleure structure pour la communication entre la demi-lune et la place, sous la forme d'une caponnière. Il demande la correction de tous les souterrains : ils devront être voûtés « à l'épreuve » (de la bombe). Les « guérites » (échauguettes) doivent être réparées. Enfin, le sol de la place sera égalisé et pavé.
Le rôle de Vauban est aussi déterminant à l'égard des bâtiments, aussi bien en ce qui concerne les modifications à apporter aux anciens que pour la construction des nouveaux. Le Commissaire aux Fortifications fait ériger le bâtiment de l'entrée du fort, en soignant tout particulièrement le pont-levis à bascule et les « orgues », c'est-à-dire la herse en bois. S'il ne semble pas qu'il ait eu à retoucher la caserne (28), il dessine par contre les (17B) et (17C) ainsi que l'arsenal. Il crée une nouvelle et grande poudrière et prévoit la démolition et la reconstruction de la petite. Celle-ci étant considérée comme vétuste sera remplacée par une autre, plus vaste et mieux orientée. D'autre part, Vauban décide d'importantes améliorations pour le puits, dont le bâtiment devra être, comme les poudrières à l'épreuve de la bombe et muni d'une cage à écureuil plus grande et plus moderne. Il envisage de forer un second puits, sur le front de l'Isère et demande l'aménagement de citernes et de « grands citerneaux ». En­fin, il se préoccupe de l'évacuation des eaux usées et des latrines.
Quant à la chapelle, son emplacement définitif n'est pas encore fixé. Elle sera construite entre 1724 et 1730, près de la petite poudrière et de la caserne (17C).
D'autre part, les préoccupations stratégiques de Vauban le poussent à demander la création d'un certain nombre d'ouvrages assez éloignés de la place : un pont sur l'Isère, des retranchements, des redoutes, etc...
A la mort de Vauban en 1707, une partie seulement de ses prescriptions aura été réalisée (bâtiment de l'entrée, puits, début de la caserne (17B)). Certaines ne le seront jamais (second puits, reconstruction de la petite poudrière). L'ensemble des améliorations de la forti­fication sera progressivement mené à bien dans le courant du XVIIIe siècle. Mais surtout, la puissante personnalité du Maréchal aura imprimé sa marque au fort : les fortifications et lesbâtiments sont définis pour un siècle, aussi bien dans leur dessin que dans leur fonction et le fort a trouvé enfin une unité et une harmonie qui en font un ensemble architectural de premier ordre. Ce sont les progrès de l'artillerie au cours du XIXe siècle (canons rayés, projectiles explosifs) qui rendront cette place forte obsolète.


LA FIN DU XVIIIe SIÈCLE

Vers le milieu du XVIIIe siècle, Fort-Barraux est à peu près tel que nous pouvons le voir actuellement. La caserne (I 7B) est terminée, et la (17C) en construction. La boulangerie, aujourd'hui disparue, est installée à l'angle sud-ouest, près de l'Hôtel du Gouverneur. Un autre bâtiment, curieusement situé dans le fossé, sert à la confection de palissades à partir des centquarante arbres, des ormes et des frênes, que l'on a plantés sur le pourtour de la place, et dont l'autre rôle est de masquer à l'ennemi les allées et venues des défenseurs.

LE XIXe SIÈCLE

En 1824, le Général Haxo fait coiffer le front de Grenoble et une partie de celui de Barraux par un cavalier casematé. Celui-ci était recouvert d'un terrassement sur lequel étaient placées des pièces d'artillerie qui bénéficiaient d'une vue dégagée et d'une portée considérable. Quant aux casemates elles-mêmes, elles étaient défendues par des fantassins munis de fusils, qui tiraient par des embrasures. En fait, elles servirent essentiellement de magasins, d'ateliers et ont abrité la forge et la boulangerie, l'ancien bâtiment que nous avons cité plus haut ayant été rasé. Sur une traverse du même front a été érigée à la même époque la « demoiselle » ou « dame », qui interdit à l'ennemi un passage trop facile dans la place.
Sur le front de Savoie, des galeries de contremine sont aménagées sous le glacis, afin de permettre aux défenseurs de déclencher des explosions sous les pieds des assaillants.
Les arcades du pont de l'entrée sont maintenant murées, afin d'interdire le passage à l'ennemi. De plus, des embrasures permettent aux défenseurs des tirs d'enfilade.
Enfin, des parapets de terre sont élevés sur tout le pourtour de la place.

Philippe BONNET